22.
Un secret inavouable
Ambre fonçait dans les couloirs obscurs du manoir, la lampe dressée devant elle pour projeter un cône tremblant de lumière orangée.
Matt courait juste derrière elle et Tobias suivait, craignant de se retrouver seul dans ce lieu lugubre. Ambre s’orientait au jugé, poussant des portes et sautant des paliers pour ne pas perdre de temps.
Soudain, ils se retrouvèrent bloqués par une lourde porte en bois : deux battants de quatre mètres de haut, fermés par une impressionnante chaîne en fer et un cadenas rouillé. À cela s’ajoutaient des dizaines de verrous en acier ainsi qu’une lourde barre. Des plaques de métal soudées renforçaient encore la structure.
— Il faut vite trouver un autre accès, lança Ambre en reprenant son souffle.
— Ce sera partout pareil ! contra Matt. Tu as vu cette porte ? Personne ne se serait donné autant de mal s’il existait un autre passage accessible.
Ambre acquiesça, c’était d’une logique imparable.
Tobias montra un étrange dessin gravé dans le bois des battants.
— Regardez, on dirait un symbole démoniaque !
— C’est un pentacle, confirma Ambre en s’approchant.
Une étoile à cinq branches dans un cercle, entouré de lettres cabalistiques.
— Vous croyez que ça date d’avant la Tempête ? fit Tobias. Que cette maison était habitée par un type voué au diable ?
Matt secoua la tête.
— Ça m’étonnerait, avoua-t-il en inspectant le cadenas. En même temps, le type qui a conçu l’architecture de cet endroit n’était pas net. C’est sinistre à souhait !
Ambre ouvrait la bouche pour répondre quand on racla violemment le bas de la porte. Les trois adolescents sursautèrent en criant. Un souffle puissant surgit par en dessous et balaya toute la poussière.
— Il nous sent ! s’écria Tobias. Il nous sent !
Et comme pour lui répondre, une masse considérable se jeta sur les panneaux et fit trembler la barre et les chaînes.
— On se tire, lança Matt.
Ambre en tête, ils détalèrent tous trois à pleine vitesse. Ils se perdirent longtemps dans le dédale des salles avant de surgir enfin à l’air libre, haletants, les joues en feu, mais vivants.
Matt dut s’adosser à l’entrée pour retrouver une respiration normale. La lumière que Ambre tenait encore à la main avait faibli, la flamme avait elle aussi lutté pour survivre à cette agitation, et elle retrouvait vigueur en même temps que le trio.
— On garde ça pour nous, souffla Ambre. Tant qu’on n’en sait pas plus, c’est notre secret.
— Tu veux enquêter là-dessus aussi ? questionna Matt.
— Un peu que je veux ! Il faut interroger Doug, l’air de rien, toi tu es nouveau, il trouvera ça normal si tu lui demandes.
Matt approuva.
— Moi j’y remets plus jamais les pieds ! s’écria Tobias.
— Écoute, fit Ambre, tu as vu la taille de cette porte et tout ce qui l’empêche de s’ouvrir. Je crois qu’on ne risque rien.
L’air hagard, il rétorqua :
— Ouais… ! C’est ce que disaient les passagers du Titanic.
Ils furent d’accord pour dire qu’ils n’apprendraient rien de plus cette nuit et chacun retourna à sa chambre en regardant par-dessus son épaule à travers les couloirs.
Cette nuit-là, pour le peu de temps qu’il restait à dormir, ils firent des cauchemars inoubliables.
Deux jours plus tard Matt cherchait Doug sur la terrasse derrière le Kraken ; on lui conseilla d’aller voir au Centaure.
Matt prit le sentier qui courait au pied de la terrasse, et s’enfonça dans la luxuriante végétation qui couvrait l’île. Il longea l’Hydre ; par les fenêtres ouvertes, il perçut les éclats de rires des filles, et rejoignit un autre sentier, celui qu’ils nommaient le Circulaire parce qu’il faisait le tour de l’île.
Matt n’avait jamais quitté le Kraken, sauf pour accompagner Tobias ou Calvin, avec qui il s’entendait de mieux en mieux, mais jamais il n’était allé aussi loin. Cependant il avait appris à reconnaître les silhouettes des différents manoirs et pouvait les localiser de tête. Il croisa une Pan d’à peine dix ans sur le sentier, elle marchait avec une autre du même âge que Matt et ils se saluèrent. Les deux filles tenaient un panier plein de ces fleurs mauves qu’il avait aperçues plusieurs fois dans sa soupe du soir.
Un quart d’heure plus tard, il remarqua que les arbustes et les buissons à sa droite n’étaient plus du même vert qu’ailleurs. Ici ils tiraient sur le noir, à tel point qu’il s’arrêta pour caresser une feuille et l’inspecter de près. Elles étaient bien noires. Toutes. Matt n’en revenait pas. Il sortit du sentier pour vérifier si le phénomène persistait, et constata bien vite que même les fougères prenaient cette surprenante teinte morbide.
Un bosquet s’agita. Matt pensa aussitôt à un lièvre ou un renard, mais il n’eut que le temps d’apercevoir une longue patte noire, une patte… luisante, semblable à du cuir.
Jamais vu un petit mammifère comme ça !
Plus loin, il écarta les taillis pour se frayer un chemin et découvrit un voile blanc qui courait de tronc en tronc sur une douzaine de mètres. Lorsqu’il vit ce dont il s’agissait, le choc fut tel qu’il se figea.
— C’est pas possible…, murmura-t-il pour lui-même.
C’était une toile d’araignée.
Matt vit un oiseau desséché capturé dans un cocon. Plus loin, un écureuil pendait dans la gangue filandreuse. Des dizaines de proies vidées, prisonnières de cette fleur mortelle s’entassaient sur toute sa longueur. Matt fut pris d’un haut-le-cœur. Et par-delà cette zone funèbre il distingua un mausolée de pierre, et plusieurs stèles grises. Le cimetière que Tobias lui avait déconseillé d’approcher.
— Qu’est-ce que je fais là ? balbutia-t-il.
Lorsqu’il voulut se retourner, il ne reconnut plus le paysage. Par où était-il arrivé ? Tout était sombre et identique, un chaos de plantes indiscernables les unes des autres. Matt se précipita droit devant, repoussa les lianes et les branches basses, tandis que des troncs craquaient dans son dos. Et soudain la lumière blanche du sentier se profila. Matt le rejoignit à toutes jambes en fixant la zone noire à sa droite.
Il atteignit le manoir du Centaure en s’interrogeant encore sur ce qui avait pu contaminer la végétation à ce point autour du cimetière, et surtout en craignant de deviner ce que pouvait être la bête dont il avait vu la patte velue. Il détestait l’idée même d’une araignée, mais large comme une roue de voiture : Non, c’est impossible… j’ai dû rêver ! Oui, c’est ça, j’ai mal vu. C’est impossible, se répéta-t-il.
Doug se trouvait dans la volière derrière le manoir. C’était une construction assez volumineuse, toute en poutrelles métalliques et en verre, pleine de plantes aux fleurs multicolores. Une centaine d’oiseaux y vivaient, sur des perchoirs en bois ou dans de véritables nids entre les branches des arbres. Il en émanait une cacophonie ponctuée de bruissements d’ailes qui obligeait à parler fort.
— Ta condition physique ne cesse de m’impressionner, avoua Doug en le voyant. N’importe qui aurait mis un bon mois avant de pouvoir faire une longue promenade comme celle-ci, et toi en moins de dix jours tu vagabondes sans peine !
— Je tiens ça de… mon père, répondit-il avec un pincement au cœur.
— Tu connais Colin ?
Doug recula pour présenter un grand garçon aux longs cheveux châtains, les joues ponctuées de quelques boutons d’acné. Matt le salua.
— C’est le doyen ! Dix-sept ans. Il s’occupe des oiseaux.
Le visage de Colin s’illumina.
— Oui, c’est ma passion. Je les adore.
— Bonjour. Moi c’est Matt.
— Salut, Matt.
— Tu voulais quelque chose ? demanda Doug.
Matt enfonça ses mains dans ses poches de jean et demanda à Doug, d’un air innocent :
— Dis, ce fameux manoir hanté, tu crois vraiment qu’il est dangereux ? Parce que je me disais qu’on pourrait peut-être le nettoyer et en faire des chambres supplémentaires, surtout si d’autres Pans viennent vivre sur l’île un jour.
Doug rétorqua aussi sec :
— Ne t’en approche pas. Ce n’est pas une histoire de grand-mère, je te jure que cet endroit est diabolique ! Plusieurs Pans ont vu la tête d’un monstre apparaître la nuit, derrière les fenêtres des tours. Et puis on a bien assez de place comme ça. Il doit y avoir de quoi faire encore une vingtaine de chambres, donc pas d’urgence.
— Toi qui étais là avant la Tempête, tu pourrais me dire qui y vivait ?
Doug parut troublé.
— Il est impoli d’évoquer la vie d’avant la Tempête, sauf si la personne décide de t’en parler elle-même.
— Oui, mais je me disais que toi tu es au courant de ce qu’il y avait là-dedans, après tout c’est ton père qui choisissait ses voisins, n’est-ce pas ?
Doug haussa les épaules.
— Un vieux monsieur l’a fait construire au tout début. Il est mort quand j’avais huit ou neuf ans, et depuis il est resté abandonné.
— Il n’était pas hanté avant la Tempête ?
— Je ne sais pas. Non, je suppose que non. Mais c’était un lieu qu’on n’approchait pas avec Regie. On le trouvait effrayant.
— Et ce vieux monsieur, il faisait quoi ?
Doug planta ses prunelles dans celles de Matt. Il me trouve trop curieux, devina ce dernier.
— C’était un vieux monsieur, c’est tout. Comme je te l’ai dit j’étais assez jeune quand il est mort alors je ne m’en souviens plus.
Matt sentait qu’on ne lui disait pas tout. Doug cachait quelque chose. Comme s’il avait peur ! C’est ça, il y a quelque chose qui lui fait réellement peur là-dedans ! Que pouvait-il savoir de si effrayant qu’il ne pouvait même pas répéter aux autres Pans de l’île ?
Matt le remercia et allait s’éloigner lorsque le grand Colin l’interpella :
— Hey, si tu aimes les oiseaux, tu peux venir quand tu veux. En plus, un coup de main ne sera pas de refus.
Il souriait et cette expression lui donnait un air bête, le regard vide et les dents un peu jaunes.
Matt considéra ce grand benêt aux joues déformées par les boutons avant d’acquiescer. Colin n’était apparemment pas le plus futé des Pans.
Il rentra au Kraken dans l’intention de partager son sentiment avec ses deux amis lorsqu’il aperçut Ambre dans la grande salle, en pleine discussion avec Ben le Long Marcheur. Elle était enthousiaste, riait à ses remarques et lui posait plein de questions. Matt devina plus que de la curiosité dans l’attitude de la jeune fille.
Elle était séduite par le charisme et le physique d’aventurier de Ben.
Matt devait admettre que c’était un sacré bonhomme. Presque un mètre quatre-vingts, le menton carré, le nez fin et des yeux verts qui contrastaient avec sa chevelure noire. Il avait un physique d’acteur.
Un acteur abîmé par la route ! Oui mais ça lui donne de la… virilité. Je suis sûr que les filles adorent ses blessures, elles trouvent ça « craquant » !
Il pesta dans son coin et préféra faire le tour par l’arrière pour ne pas passer devant eux.
La tendresse que Ambre mettait dans ses sourires pour Ben lui déchirait le cœur.